27 mai 2007

Le Devoir, 26 et 27 mai 2007



LE VIEUX COEUR NEUF DE L' ADMIRABLE JULOS

par Sylvain Cormier


Il a 70 ans, presque 71. Il pourrait en avoir huit, ou 2000. Julos Beaucarne est un éternel gamin et, depuis toujours, un vieux sage. Tiers Vigneault, tiers Yoda, tiers Flupke (le copain blondinet de Quick, bel exemple d'enfant terrible bruxellois, version Hergé). C'est aussi un ami. Statut non exclusif. On ne se fréquente pas. Simple affaire de qualité de contact. Quiconque rencontre Julos, croise son bon regard, est son ami. «Les vrais amis sont comme les arbres / Ils tendent leurs bras, ne plient pas», chante-t-il.

Entre amis, on parle santé. Et alors, ce coeur? «Il a cessé de battre un petit moment, et puis hop! Reparti.» C'était en 2005, alors qu'on s'apprêtait à célébrer ses 70 ans. Crac. Lui qui a toujours vécu à coeur ouvert, lui qui a le coeur sur la table, il se prenait au mot. «Ç'a été très intéressant à vivre, la mort, badine-t-il sans badiner. Depuis que je suis mort, je n'ai plus peur de mourir. Ça m'a apaisé.» Admirable Julos. Au-delà de l'oeuvre pourtant considérable, des quelque 25 disques (dernier gravé: Le Jaseur boréal), du gros tas de livres (dernier imprimé: Les Chaussettes de l'archiduchesse et autres défis de la prononciation, en collaboration avec Pierre Jaskarzec), des expositions en tous genres, de son journal-manifeste (le FLO, ou Front de libération de l'oreille), des conférences, du blogue (Julosland, sur le site espace.julos.be), il y a l'homme. Dont la seule présence irradie de bonne chaleur. Dont l'humanisme est contagieux. Rien qu'à écouter parler le gaillard, rien qu'à le regarder sourire, rien qu'à l'entendre rire, on est ragaillardi. On se sent capable d'être meilleur. "La bonne humeur, c'est une gymnastique". Sourire fait travailler 14 muscles. C'est fantastique.»

Attention! Julos Beaucarne est le contraire d'un bienheureux. D'un béat. D'un jovialiste. C'est un type qui avance bras ouverts, qui prête flanc. Un lucide que tout atteint, mais que rien ne démobilise. S'il dénonce, c'est pour mieux semer. Dans Le Jaseur boréal, côte à côte, il y a une chanson primesautière sur le printemps intitulée Les Jeunes Filles («C'est le printemps / Les jeunes filles sortent leurs longs cheveux») et une autre sur la cruauté des hommes intitulée Les loups ont des têtes de moutons («Celui qui se tient haut perché / Il a le droit d'vous supprimer / De beaux enfants sautent sur des mines / mais on n'arrête pas la machine»). C'est tout Julos. L'horreur et la beauté dans la balance. La beauté l'emporte, mais seulement si on insiste. «Mes disques, mes spectacles sont les miroirs de la vie. Avec de grandes joies, de grandes tristesses. Des choses magnifiques, des choses terribles. On ne peut pas nier cette variété. Le truc, c'est de ne pas être accablé par l'horreur. Il faut rebondir. Et si tu veux rebondir, y a rien à faire, faut que tu tombes vertigineusement, que tu te ramasses et que tu recommences.»

Ce n'est même pas une leçon de vie: simple suggestion d'un homme plusieurs fois mort, plusieurs fois nouveau-né. Impossible de ne pas rappeler qu'en 1975, un déséquilibré poignarda sa femme. Et que la nuit même, Julos Beaucarne écrivit du fin fond de la tristesse une ode à la vie. «Avant, t'es un peu touriste. Mais quand quelque chose comme ça t'arrive, t'es acculé à te prendre en main. C'est ça ou le suicide. Tu te dis: si je survis, c'est pour faire quelque chose. J'ai décidé de fêter la vie.»

En spectacle, vous l'aurez constaté au Petit Champlain de Québec en fin de semaine dernière, vous le constaterez ce soir (samedi) à Saint-Camille, dimanche à Trois-Rivières, et à Montréal les 29 et 30 mai (au Gesù), fêter la vie commence toujours de la même façon: il se présente à nous, on se présente à lui. Belle cacophonie. «À ce momentlà, les gens enlèvent leur carapace.» Et tout devient possible.


Sylvain Cormier
, le Devoir
Edition du 26 et 27 mai 2007

 

11:02 Écrit par Julos Beaucarne | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Je crois que c'est le plus bel article et le plus juste que j'ai pu lire sur Julos.
Merci à Mr Sylvain Cormier et merci à toi Lol de nous l'offrir.

Écrit par : Martine | 27 mai 2007

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.