21 février 2008

Julos vu par André Goosse


AndreGoosePhotoOlivierWeyrich
photo Olivier Weyrich


Discours d'André Goosse à l’occasion de l’élection de Julos comme Personnalité 94 du Club Richelieu Belgique-Luxembourg


Vous vous demandez sûrement pourquoi nos amis Richelieu ont fait choix d'un grammairien sévère et casanier pour présenter un esprit pétillant, irrévérencieux à l'occasion, même à l'égard de la grammaire sur la planète entière, voire dans le cosmos, dans la lune en tout cas. Je me suis interrogé aussi, et j'ai découvert deux explications à ce choix paradoxal. J'ai d'abord le plaisir d'être un voisin, puisque nous habitons la même commune; nous faisons nos courses ménagères dans le même magasin; révélation compromettante, nous nous rencontrons dans la même agence de banque. Nous sommes amis, j'espère qu'il ne trouve pas cela plus compromettant encore.

L'autre raison est que j'ai eu l'honneur de précéder Julos Beaucarne dans la suite des personnalités que distinguent d'année en année les clubs Richelieu de Belgique. Leurs motifs sont analogues, même s'ils se concrétisent dans des registres différents. C'est justement l'objet de cette présentation.

De Julos Beaucarne, tout le monde connaît les chandails bariolés et la chevelure mal disciplinée: "Il a du soleil dans les cheveux", observait une petite fille de quatre ans; dans le coeur également, mais restons encore aux choses extérieures. L'écriture par exemple: elle est très sage, à part les Q, qui rappellent les signes mystérieux des Cigares du pharaon. Sa façon de parler, je pense à sa diction et non à son vocabulaire, est distinguée: pour avoir un large succès, il n'est pas nécessaire d'avoir un fort accent du terroir, comme les chanteurs québécois. N'oublions pas que, dans sa carrière, Julos Beaucarne a été professeur d'art dramatique et comédien.

Dans sa carrière: le mot est plat. Si Julos a été assureur, ce qui ne fait pas spécialement poétique, il a été aussi placeur d'antennes de télévision, dans le ciel donc, sinon dans la lune, et professeur de gymnastique, mais plutôt de mime, ce qui s'accorde mieux avec la suite.

Comment devint-il chansonnier?
A vingt-cinq ans, en Provence, pour payer la réparation de la vieille Peugeot tombée en panne, il s'installe sur les places publiques, il se fait annoncer par le crieur, public lui aussi, et il fait la quête avec élégance: "On paie sa place au prix du plaisir". Il fallut un mois... Chansonnier, c'est un peu court, même si l'on précise que Julos Beaucarne compose à la fois des mots et des notes. Il met aussi des notes sur les mots des autres, poètes en particulier: Hugo, Baudelaire et Verlaine, Apollinaire et Eluard, Van Lerberghe et Chavée, Elskamp et Liliane Wouters, etc.
Il a composé en outre des musiques de scène au Rideau de Bruxelles, au Théâtre National (pour La nuit des rois de Shakespeare, s'il vous plaît!).

Les chansonniers sont-ils de vrais poètes? Pierre Seghers le pensait, qui a fait place dans son anthologie à Brassens et à Brel. Les chansonniers, s'adressant à un vaste public, sont les poètes accordés avec leur temps. C'est à leur honneur comme à leurs risques et périls. Chez Brel et chez Beaucarne, en tout cas, bien des textes nous paraissent de la vraie poésie: "S'ils regardèrent par la fenêtre et ils virent le jour saluer et disparaître, et la nuit sourire dans le feuillage des peupliers trembles."

"J'ai vécu à Nyagatare quand s'allumaient les candélabres des euphorbes." Ces citations montrent que le titre de chansonnier est trop étroit pour Beaucarne: il y a le diseur et il y a l'écrivain, tous se mêlant. C'est un écriveur infatigable, il l'avoue lui-même: "Mon seul problème, c'est de n'avoir pas assez de temps pour écrire parce que je suis obligé de voyager beaucoup. J'écris quand je suis triste. Ou quand je suis joyeux. J'écris beaucoup en train et en avion. En vélo, c'est plus difficile...".

Les professeurs aiment les subdivisions, objectives ou forcées. Je vais donc envisager successivement trois aspects dans l'oeuvre de Julos Beaucarne. Il se rattache aux "irréguliers du langage", groupe informel, c'est le cas de le dire, illustré particulièrement chez nous, notamment par mon autre ami Jean-Pierre Verheggen. Cette connivence entre des irréguliers et le régulier, le régulateur, qu'est un grammairien doit vous surprendre. Mais un irrégulier qui ne connaît pas les règles qu'il viole est un ignorant et un maladroit. D'autre part, la Belgique compte à la fois beaucoup d'irréguliers du langage et beaucoup de grammairiens; cela résulterait d'une cause unique, ce qu'on appelle volontiers aujourd'hui l'insécurité linguistique, alors qu'un parisien ne doute jamais.

Beaucarne est un prestidigitateur qui s'enivre de mots, qui ne recule pas devant la plaisanterie appuyée, rabelaisienne ou wallonne (je vous épargne les exemples), qui cultive les rapprochements saugrenus: Etiquettes pour école catholique, L'hélioplane, Le vélo volant, Front de Libération des arbres fruitiers et bien d'autres. Il pratique le virelangue, ces phrases où l'assemblage des sons fait trébucher le locuteur (La chemise de l'archiduchesse...); voici un début: "Un chanteur saisonnier de Soissons répondant au surnom de Samson, spécialiste en saltarelle, chantait comme un sansonnet un soir qu'il faisait bon sous les genêts."

Une définition plaisante: "Un diamant, c'est un morceau de charbon qui a patienté."

Etre citoyen d'honneur de Cambrai, ville de Fénélon, passerait facilement pour une concession à la respectabilité bourgeoise. Mais de Landerneau... cela a tout l'air d'un canular. Ce bourg breton jouit d'une gloire involontaire; son nom est pris au figuré de façon péjorative grâce à un auteur oublié, dans une comédie oubliée de 1798, dont une réplique survit parce qu'elle a frappé les spectateurs; un événement inattendu -un officier passant pour mort ressurgit au moment où les héritiers se partagent les biens- provoque ce commentaire d'un valet: "cela fera du bruit dans Landerneau." Il faut croire que Julos a fait du bruit dans Landerneau.

Beaucarne ne serait-il qu'un amuseur, un saltimbanque?
Hubert Nyssen a donné la réponse: "Il appartient à l'espèce très particulière de ces fous de paroles qui, jouant avec les mots, finissent par jongler avec les concepts." s'il a séduit Baudouin et Fabiola, ce n'est évidemment pas par ses gauloiseries et ses contrepèteries; on aimerait connaître les passages que la reine avait marqués de signets et parmi lesquels, elle a choisi ceux que Julos Beaucarne a chanté aux funérailles. Par parenthèse, notre commune y était le mieux représentée du royaume, avec ses deux ambassadeurs interprètes: Julos Beaucarne et le céramiste Max Vanderlinden.

Mon retour au village n'est pas fortuit. Beaucarne est enraciné, comme son nom, qui veut dire beau charme en picard, l'arbre bien entendu. Sans doute est-il né à Bruxelles, au square Marie-Louise, tout près de la rue du Diamant où est né Jacques Brel. Mais il sera marqué surtout par son enfance à Ecaussinnes "en ces Hainauts de presque France", comme il dira. Il voue au dialecte une affection particulière: "Parler Wallon, c'est se retrouver dans le ventre de sa mère." Il a cette formule, juste et jolie, que des linguistes reprendront: "C'est le latin venu à pied du fond des âges." Il chante en wallon des textes populaires, comme la P'tite Gayole, que ses auditeurs reprennent en choeur, et d'autres de sa composition. Son Wallon n'est pas impeccable, disent les spécialistes. Cela te fera sourire, Julos. Tu as tort. Mais nous viderons cette querelle une autre fois, en vidant une bonne bouteille.

Je me suis réjoui que cette séance ait lieu à Bruxelles. Plus d'un Wallon et plus d'un Bruxellois ont le sentiment d'être étrangers l'un à l'autre; réaction fâcheuse, quasi suicidaire: nous, francophones, si volontiers individualistes et franc-tireurs, nous avons besoin d'unité comme de pain. Je me réjouis aussi que soit honoré, à Bruxelles, un auteur qui a cultivé avec la même ardeur le wallon et le français: entre ces deux langages, il y a, il devrait y avoir complémentarité et non antagonisme. Il ne faut pas ni mépriser les usages villageois ni enfermer les gens dans leur village.

Julos Beaucarne ne se laisse pas enfermer. Il a, après Ecaussinnes, choisi comme point d'attache Tourinnes-la-Grosse, nom et surnom qui, pour la vox populi, évoquent la silhouette trapue du clocher.

Julos s'y sent chez lui, malgré le drame qui l'a privé de sa compagne il y a presque vingt ans: tout le monde le tutoie et il appelle tout le monde par le prénom. Il est même un peu chauvin: l'église, écrit-il, "fait de Tourinnes-la-Grosse, si ce n'est le plus beau bourg du proche et du moyen Occident, en tout cas le plus roman." Quand je dis point d'attache, ne pensez pas à la chèvre et à son piquet, au chien dans sa niche, mais au navire qui a besoin d'un havre entre deux équipées de par le monde, ou encore rappelez-vous qu'attachement est un synonyme pudique d'amour.

Le village est un tremplin pour le monde. Julos se sent chez lui partout et on l'accueille partout avec chaleur. Aux Indes, par exemple, il a chanté dans des temples bouddhistes; le public ne comprenait pas le français (ni le wallon) et faisait pourtant bisser les chansons. Comment ne pas sentir que cet artiste a un coeur grand comme ça, à la dimension de la planète? "Je suis l'homme, je suis l'enfant, je suis la femme noire, la femme jaune, l'homme noir, l'homme jaune, l'homme blanc". Si je fais du mal à une partie de moi, à l'enfant qui est en moi, à la femme qui est en moi, de n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, je me fais du mal à moi-même.. Aussi ai-je souvent mal à toutes ces parties de moi mutilées, torturées, affamées, en quelque lieu du monde."

Julos Beaucarne fait siennes toutes les causes généreuses de notre temps: pour le Tibet (le dalaï-lama a tenu à le rencontrer), la Bosnie, la misère du quart-monde, l'enfance martyrisée et violentée, pour la défense de la nature, contre les fanatismes, les intégrismes, etc. De méchantes langues prétendent qu'il lui est arrivé de signer des manifestes en sens opposé. Ce n'est pas qu'il soit versatile, naïf peut-être comme un enfant qu'il n'a jamais cessé d'être, et surtout foncièrement optimiste, voyant dans chaque cause son aspect positif. Il s'engage à fond, mais en solitaire et non dans la politique officielle. Sa participation aux funérailles du roi lui a été reprochée; il serait passé du côté des puissants. Il se défend: "Je ne suis pas royaliste. Ni républicain. Si le roi est humaniste, je suis du côté du roi. Si c'est le président qui est humaniste, je suis de son côté."

Chers amis Richelieu, en élisant Julos Beaucarne comme personnalité de l'année, vous avez choisi un anarchiste tendre, un écologiste spontané et non retors, un défenseur des opprimés, un chansonnier-diseur-auteur qui cache sa générosité sous l'espièglerie, un Wallon mondialiste, un agent efficace du rayonnement français. Je n'ai pas cru devoir énumérer les disques et les livres qu'il a publiés, les lieux souvent réputés, où il s'est produit, les nombreux prix qu'il a obtenus. J'espère néanmoins avoir convaincu mes auditeurs de la justesse de votre choix."


André Goosse vient de publier la 14ème édition du Bon Usage : cliquez ici pour en savoir plus sur André Goosse et son travail

15:16 Écrit par Julos Beaucarne | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Et il y a pus.... Chapeau Julos, toi l'homme qui n'a pas le melon, qui m'a fait comprendre que c'est amours et non amour qui rime avec toujours : l's des amours qui infusent dans les éparpillements de l'année qu'on nomme ici : les jours.
En maraude à quelques encablures de mon clavier, j'ai appris la nouvelle sur mon courriel via Françoise.
dès qu'en mes pénates, je pose sur mon blog l'annonce de cet reconnaissance !
Au pays de arbres à lettres, un tel carreau ne rate pas sa cible !

Écrit par : babel | 22 février 2008

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Ben voilà qu'elle est bonne, cette nouvelle : si vous ne connaissiez pas encore notre homme de tous les Amours selon Babel, maintenant, vous le connaissez un peu mieux mais rien ne vaut le détour (3 étoiles dans mon guide du coeur) ou les détours, ...
Bises, not' Julos !
Rolande

Écrit par : Rolande | 22 février 2008

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Que du bon ! Que du bonheur de bonnes nouvelles ! Bravo, bravissimo, Bramour Julos, Biz, Félicita

Écrit par : Anouk | 24 février 2008

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