30 juin 2009

Commentaire de Jérôme Payelle du nord de la France sur le parcours de Julos

 

La première fois que j'ai eu dans les mains un disque de Julos, je devais avoir entre dix-sept et dix-huit ans. A l'époque je cohabitais avec un grand frère - dictateur à ses heures - qui imposait à la chambrée ses choix « décoratifs », musicaux et littéraires. Avec le recul, cette initiation culturelle forcée partait sans doute d'un bon sentiment mais je ne voyais pas du tout la chose sous cet angle! Lorsque je recevais des amis, je prenais ma revanche en dénigrant les symboles fraternels. Côté musique, j'avais bien sûr l'intolérance de mon âge, critiquant tout ce qui ne correspondait pas à mon idéal stéréotypé. Une occasion en or s'offrit à moi lorsque je découvris, trônant sur la commode, un drôle de disque intitulé « Julos Beaucarne / J'ai 20 ans de chansons », sur la pochette duquel un homme aux cheveux grisonnants portait fièrement un pull arc-en-ciel: « Regarde-moi ça ! Le jour où j'écouterai ce genre de truc tu pourras dire que je suis tombé bien bas ! » lançai-je alors à un ami en ricanant.

Le week-end suivant, marqué par de nombreuses écoutes imposées, je me retrouvai comme un imbécile, presque honteux, devant ce même ami: « Euh... tu sais, tu devrais écouter ça... je t'assure, c'est vachement bien ! ».

Jolie fable que celle-ci, illustrant la bêtise engendrée par le manque d'ouverture d'esprit d'un jeune homme dont « le cul a pris la place du cerveau (...) à force de péter trop haut »!

J'étais devenu en l'espace d'un disque un fervent admirateur de Julos et cette passion ne devait jamais me quitter.

Quelques années plus tard, j'assistai, bouleversé, à mon premier spectacle de Julos: deux heures de magie pure entre rire et larmes, tendresse et révolte. Après le concert, quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant mon artiste préféré installé dans le hall pour une séance de dédicaces devant des gens enthousiastes qui semblaient entretenir avec lui des rapports privilégiés. Etaient-ils ses amis ? Oui et non, en fait ils étaient autant ses amis que son public: des personnes rencontrées au fil d' innombrables tournées, liens étroitement tissés depuis des décennies. J'ai réalisé ce soir là que Julos était le contraire d'une star, qu'il y avait entre son public et lui quelque chose de rare, basé sur l'échange et le respect mutuel. Je ne savais plus de Julos ou du public lequel venait à la rencontre de l'autre. Je me souviens lui avoir serré timidement la main en bafouillant maladroitement quelques compliments du style: « Je vous considère comme l'égal d'un Brel, d'un Brassens dont je suis grand amateur », compliments éminemment sincères auxquels l'intéressé réagit aussitôt par un petit rire malicieux accompagné d'une boutade, avant de reconnaître que ma gentillesse lui allait droit au coeur.

Je repartis chez moi avec sous le bras ce que je nomme encore aujourd'hui « ma Bible »: un magnifique recueil de chansons, de poèmes, de textes, d'aphorismes et d'illustrations généreusement compilés pour le plus grand bonheur des passionnés. Cette Bible s'est volatilisée depuis: l'ouvrage était si beau qu'il disparut assez rapidement de la commode sur laquelle j'aimais à le déposer comme un trophée, comme un trésor... mais un trésor n'est-il pas fait pour être partagé? Sans doute mon frère l'avait-il emprunté, sans doute par la suite l'avait-il confié à un ami... Sans doute voyage-t-elle toujours aujourd'hui cette Bible. C'est qu'une Bible, ça se transmet !

Les années passèrent. Je devins enseignant dans un collège du Pas-de-Calais. Un jour de fin d'année scolaire, on me confia un groupe d'élèves un peu dissipés. Chacun vaquait à ses occupations: dessins, révisions, bavardages. Comme toujours, difficile d'éviter quelques débordements: certains chahutaient et il fallait les rappeler à l'ordre. Je demandai à Aurore, 13 ans, de venir s'asseoir devant l'ordinateur afin d' écouter la chanson que Julos avait créée pour nous dans le cadre d'un spectacle. L'élève fut instantanément séduite. Je lui présentai le fameux disque « J'ai 20 ans de chansons », celui-là même qui fut à l'origine de ma passion pour cet immense artiste. La réaction des autres ne se fit pas attendre: rires contenus et regards moqueurs! Un élève finit par avouer: « Vous savez, M'sieur, c'est pas vraiment le genre de musique qu'on écoute ! ».

Comme Aurore semblait réceptive je décidai de lui faire découvrir de grands classiques parmi lesquels« Le petit royaume », « Chanson pour Loulou »« Je ne songeais pas à Rose »« Lettre aux cosmonautes »« De mémoire de rose », j'en passe et des meilleures. Au fil des chansons je la sentais cueillie, émue, vraisemblablement sous le charme de ces petites merveilles de douceur et de poésie. L'ambiance dans la salle me semblait alors anormalement calme : je me retournai et, aussi incroyable que cela puisse paraître, constatai qu'une poignée d'élèves s'était agglomérée derrière nous dans un silence religieux! Ces adolescents, ceux-là même qui ne jurent que par le rap, la techno, le R'n B et qui rejettent tout ce qui n'est pas formaté pour leur petit univers de « fashion victim », je les surprenais - pour citer Pagnol - « en flagrant délit d'humanité », touchés en plein coeur par les petites chansons d'un «  chanteur aux cheveux blancs pas franchement branché » ! La boucle était bouclée ! Décidément, on ne peut lutter contre le talent ! Chapeau bas, Monsieur Julos !


Jérôme

 

Julos a-t-il sa place dans un monde formaté pour le petit écran d'un téléphone portable, un micro monde qui, paradoxalement, ne semble être mu que par le « toujours plus, toujours trop » de cette société de CONsommation? La réponse est oui, de toute évidence: Julos y trouve justement sa place parce qu'il nous aide à le remettre à notre échelle d'homme et de femme, à nous rendre plus humbles. Il n'y a guère d'autre terme que ce dernier pour qualifier Julos: il est un petit artisan qui modèle avec une poignée de notes et de mots un univers singulier, capable de toucher chacun de nous au plus profond, capable de nous révéler à nous-même. Pourrait-il le faire sans humilité?


Je lui ai demandé récemment s'il était fier de son parcours: « la fierté ce n'est pas du tout ma qualité première » m'a-t-il répondu. Ce qui lui importe, je pense, c'est l'intensité avec laquelle ses chansons sont reçues par les gens. Notez bien que je n'emploie pas le terme de « public » car, la nuance est subtile, Julos chante plutôt pour les gens que nous sommes, tels que nous sommes, recherchant avec nous une relation particulière, proche de la communion. Les spectacles de Julos sont des rencontres. Chaque récital ne débute-t-il pas par des présentations, Julos allant jusqu'à inciter les spectateurs à se serrer la main, à s'embrasser? Toujours cette notion de partage chez lui: « Ce qu'on offre fleurit, ce qu'on garde pourrit ». Aujourd'hui beaucoup prennent, beaucoup vendent, mais Julos n'est pas de cette race-là !


Jérôme

19:57 Écrit par Julos Beaucarne | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

ah les grands frères ! :-) Découvrir Julos est telle une renaissance, c'est aussi un des grands frères qui m'a fait découvrir Julos m'offrant ainsi la possibilité de m'ouvrir et de m'offrir à la vie alors même que mon corps me trahissait par le cancer malgré mon jeune âge.
Premier textes lus, CD écoutés suivant l'ordre bien choisi de mon frère qui en même temps me guida vers mes premiers amours "les mots" à coup de devoirs dans lesquels je me vautrais. Premier pas sur le forum, naissance d'amitiés puis premier spectacle de Julos sa sâgesse son cri de vie me transpercent. Premier sommet des Pagodies, rires, fous rires, échanges, j'en oublie presque qu'un allien squatte mon corps.
Le lendemain tous et toutes aux Pagodes. Autour de moi, je ne ressens que des gens heureux. 9 tours des Pagodes en marchant tantôt aux côtés de Julos ou d'autres "forts aimeux" que les nomme mon mari et je sens mes entrves disparaitre.
Un sentiment nouveau s'empare de moi, je sens la sève de vie coulait en moi.
Opération, chimios, rayons, re chimios j'affronte je suis vivante ! Quand la peur s'empare de moi, je repense à ce 4 décembre 2004, je me ressource et mes cellules se régénérent au fil des chansons écoutées et des livres de Julos dévorés.
Avec du recul, je peux dire que j'aurai incapable d'affronter les méandres du cancer sans cette offrande de vie.
Je n'ai pas le mot "fan" dedans il y a fanatique ça me fait peur.
J'adore le mot "doudouce" Julos Beaucarne. C'est le meilleur des antidotes...
murielle dt

Écrit par : Murielle | 01 juillet 2009

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doudouces pour Murielle 21 doudouces à 21h pour vous Murielle, d'ici des lointains si bleus

Écrit par : patricia | 02 juillet 2009

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pas mieux Tu l'a dit et bien dit, Jérôme, je retrouve bien des choses de mon vécu.
Un de mes plaisirs de gourmet : entendre des gens sûrs d'eux classer Julos au rayon des chanteurs d'hier, lui reprocher de ne pas être plus "rentre dedans", plus électrique, puis :

attendre, et entendre… leur louange devant un texte dont ils ignorent l'auteur, texte souvent récent parfois ancien de Julos, et lentement, leur dire, eh ! C'est du Julos... Eh, "Tu barres sans cesse des noms dans ton carnet d'adresses" n'a pas attendu le Sidaction, c'était là avant. Eh ! Dites-moi qui a chanté sur la mélopée dolente d'Alzheimer ? Eh ! Qui a écrit le texte de manza, Mister DubbleYou ?
En général, j'obtiens un bafouillage pour réponse...

Écrit par : babel | 04 juillet 2009

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Le texte de Jérôme Payelle m'a fait hérisser le poil, c'est complet. Merci à vous qui savez écrire.

Écrit par : jeanne | 04 juillet 2009

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