17 octobre 2009

lettre d'Amazonie de Anne Sibran

 

Mon amie Anne Sibran qui écrit si tant bellement a quitté Paris pour se rendre en Amazonie et respirer un autre air que celui des Europes, je lui ai demandé permission de vous partager la lettre qu’elle m’a fait parvenir.


Mon cher Julos,


C'est une de ces lettres que je marmonne depuis des mois, que je te promets dans le fond de mon coeur, que j'ai envie de t'envoyer. Et puis elle se gonfle, elle s'enfle et là, je n'y tiens plus. Je dois te raconter. J'y suis encore, tu sais là bas, tout loin: en Equateur. J'y suis encore avec Didier, Antoine car on s'y plait. Il faut dire qu'on a fait des rencontres comme des graines à germer et qui lèvent, et qui lèvent. Alors faut bien qu'on voie pousser...
Il y a les amis de Quito, d'Ayacucho, de Lima. Mais il y a cette famille surtout entrée dans ma vie comme un grand courant d'air: et tout s'envole, et j'ai envie encore et encore d'habiter avec eux. Et l'impression de les connaître depuis toujours et de naître en même temps à quelque chose d'inédit, de totalement nouveau. Ils vivent dans la selva, un endroit de l'Amazonie Equatorienne où sont les dernières forêts primaires, où coule le fleuve Bobonaza.
Je les ai rencontrés de la façon la plus magique qui soit, une série de hasards de coïncidences qui nous couvre de poussière d'or et d'une immense gratitude. Je sais aussi que j'ai appris le quechua trois ans à l'université pour parler un jour avec eux. Dix jours par mois, je boucle mon sac, je prends le bus, fais six heures de pirogue pour aller habiter chez Don Sabino et Dona Corina dans la communauté de Sarayacu... Là, je redeviens une petite fille, j'apprends à marcher dans la forêt, à trier dans tous ces verts, dans toutes ces sèves, à tracer un chemin pour mes yeux. Je ne savais que les arbres de mes forêts d'Europe, et saluer une rivière aussi, comment s'y couler à plat ventre dans le sens du courant, cela je l'apprends aussi. Et les gestes et les mots, et l'épuisement du milieu du jour, et ces oiseaux qu'on appelle par leurs cris (Pas-pan-diou ! Pas-pan-diou ! Bou-lou-cou-cou ! Bou-lou-cou-cou !) et ces tubercules, cuits dans la cendre, et ces poissons cuits dans la feuille, et ces fourmis, croquées comme des bonbons.
C'est de cela que je me remplis et que je voulais tant te parler... Mille projets avec eux, en plus d'un livre, un atelier d'écriture s'est mis en place. Ce sont les femmes qui me l'ont demandé. Elles m'ont dit "toi tu sais écrire, nous on n'a pas la confiance, mais on a des choses à dire, apprends nous la confiance..." Un atelier en espagnol et en quechua (ici on dit Kichwa) où on découvre la langue cachée derrière la langue, la parole qui redresse, et cette dignité de chacun à la tenir, à la porter.
Ces ateliers sont une expérience incroyable: c'est comme à se passer le feu, quelque chose qui nous anime, qui nous retourne par le dedans. Je pense souvent à ma chère Christiane, et je la sens là parfois, derrière mon épaule. L'autre jour, je leur ai fait dire à chacun leur Kasala, leur auto-louange... Pour ces hommes et ces femmes traumatisés par l'école et le racisme de la société Equatorienne c'était quelque chose d'immense, que de se dire dans une telle affirmation, avec un tel déploiement.
Voilà mon Julos, te raconter aussi le soir qui tombe, je suis assise sur le pont, les jambes dans le vide au-dessus du fleuve Bobonaza. Les enfants se baignent sur les berges dans les eaux brunes, couvertes de cette mousse blanche (on l'appelait avant Pusku yacu, le fleuve d'écume) et les eaux deviennent mauves soudain, comme les fleurs des arbres. Des perroquets passent en vols serrés, en criant. Chaque arbre dresse sa colonne, un tronc blanc, gris, parfaitement dessiné. La forêt, c'est pas un vert unique, un assemblage de feuillages, c'est des milliers d'arbres qui chuchotent chacun leur prénom, une trame de singularités. Une splendeur. Alors maintenant les chauve-souris et le clignotement des lucioles, qui font sourire les ombres, tandis que les crapeaux couvrent la voix des hommes et des enfants. Un peu de rouge encore et déjà tout s'éteint. Il n'y a plus que l'odeur de la vase, et les cris qui vont se succéder jusqu'à l'aube, chacun son tour, chacun sa voix. Je me lève, je rentre à la maison, où les feux sont allumés entre trois troncs, où l'on boit la chicha. Demain à l'aube on ira raconter nos rêves autour d'un bol de wayusa. Et toujours Don Sabino qui me demande quand je m'éveille : "Allin pakarinkichu ?" "Tu es bien née, ce matin?"
Alors voilà, un peu de tout cela, mon cher Julos... Un peu de cela à ton seuil, que je voulais tant partager.
Et aussi plein de bisous.


Anne

 

indiens dans le métro  il ya quelques jours

 

Indiens dans le métro de Paris il y a quelques jours.


15:00 Écrit par Julos Beaucarne | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

C'est bon de lire cette vraie nature si loin de nous vue d'habitude dans la lucarne de nos salons sur écran plat. Merci Julos de partager ce courrier si frais, si vivant, ça sent le bonheur de la nature, merci Anne, semez et récoltez !

Écrit par : anouk | 18 octobre 2009

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Magnifique,simplement merveilleux.
Ma fille ( celle du milieu)part en Amazonie en juin.
Les indiens sont des Arupahas:ils tissent la laine et vendent beaucoup de vêtements. Ce sont des grands commerçants. On en trouve beaucoup en Europe.
Envoie un salut à cette dame que je ne connais pas,ainsi qu'un bel amitola ( arc en ciel) en cheyenne.
Bisous,Julos

Écrit par : aurelie | 18 octobre 2009

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Je vous ai vu il y a bien longtemps déjà en concert avec mes parents et j'ai maintenant 36 ans. Je suis à mon tour maman et je vous redécouvre avec tant de bonheur et de soulagement. Je voulais vous dire MERCI pour tous les mots protecteurs que vous avez laissé traîner dans ma tête depuis que je suis petite. Ils sont restés au chaud malgré toutes les directions que j'ai prise. Aujourd'hui ils reviennent avec d'autant plus de force et je tente des les partager avec les enfants en leurs faisant découvrir votre univers! Merci.

Écrit par : RENAUD Céline | 18 octobre 2009

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J'ai fait une faute dans le nom,excuse-moi,Julos.
Les Arhuacas disent :

"Au commencement des temps, Kaku Serankua, créa la Terre. Il la rendit fertile et la prit pour femme.

Le monde était soutenu par 2 rangées de 4 fils d'or tissés et attachés aux 4 points cardinaux.

Là où se croisent les 8 fils d'or est le centre du monde. C'est notre pays : la Sierra Nevada.

L'endroit le plus élevé s'appelle Chundua. Les sommets sont comme des hommes, ils sont comme nous, des "Gardiens de l'Honneur".

Nous les considérons comme nos parents, nos pères, nos mères.

Ils sont aussi les pères et mères de l'homme blanc car notre Dieu est son Dieu.

Un Mamo a été placé sur chaque sommet pour veiller sur le monde.

Chaque pic a un Mamo comme chaque maison est habitée.

Les pics sont comme nos temples ou nos églises.

Écrit par : aurelie | 19 octobre 2009

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Salut julos. Une lettre d'une immense humanité et d'une magnifique écriture. Tu as la chance, évidemment méritée, d'avoir de telles amies. Mes amitiés.

Écrit par : jean-luc | 21 octobre 2009

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Salutations un peu neigeuses de Québec,
Moi aussi , je vous dis merci Julos de partager avec nous une si belle lettre écrite par une personne rayonnante de chaleur humaine et de poésie. Ça fait du tant de bien au coeur à lire . Merci beaucoup.
xx Suzanne

Écrit par : Suzanne | 27 octobre 2009

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on dit merci à qui ?
à vous de confier cette lettre au hasard qui la rend lumineuse dans mon soir qui tombe ?
à elle de dire si bien ?
à eux de vivre et de repirer si doucement que je les entends à l'autre bout du monde ?
à moi, d'aimer ces mots comme s'ils existaient pour moi aussi ?

Écrit par : Elliane | 28 octobre 2009

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