18 avril 2010

Les trois grâces

 

Un jour que j’existais encore, je vous aperçus traversant la mer sur un bateau sans capitaine, mes trois grâces, mes trois sirènes, vous arriviez du site de Cythère et je vous attendais au port.
"Cythère était-ce beau?" demandai-je à la plus jeune un peu fière tandis que son aînée regardait du haut de sa hauteur courir les dunes de poussière.
Les conversations s’engagèrent, les chemins de sable sous le vent disparaissaient en tourbillonnant. "Où donc suis-je, ici où est-ce? Où allons nous? Où était cet oasis où s'arrêtent les caravanes?"
Nous ne nous étions jamais vus ni dans le sacré ni dans le profane.
Et pourtant familières vous dérouliez vos longues chevelures de femmes, vous vous penchiez pour voir vos yeux dans le miroir du puits profond ou vivait silencieux le miracle de l’eau, vous cherchiez vos visages...
On entendait rire des femmes berbères dans une maison de terre.
Elles riaient sans se donner à voir, vous goûtiez leur joie et la vôtre, la joie d’être en vie, d’être là sans nulle autre envie que de rire. 
Vous regardiez l’infini et l’infini vous regardait.
"Infini est-ce que tu m’aimes?" disait la plus jeune des trois.
"Que cherchez vous?" disait une voix d'outre-vous et d’outre-moi, vous ne vouliez plus partir sur la mer vous vouliez naviguer sur la mer qu’est le désert, vous remplissiez vos outres pour la longue traversée. 
A ce moment là, je ne savais plus, je ne savais pas ce que disait le vent en soufflant sur les sables.

Une des trois grâces demandait "Pourquoi t’es tu vêtu de cheveux blancs ce matin...?"
-"Simplement, répondis-je, parce que les cheveux blanc en savent plus long que les autres, prolongent les yeux, les cheveux sont des sortes d’yeux à part entière; quand je secoue ma tête chenue, les paysages chavirent dans la mer intérieure de mon cerveau gauche, virevoltent et atterrissent dans le subconscient des astres sans le moindre risque et le moindre péril." 
Les cheveux prolongent-ils les yeux? Ils sont les dernières ramifications de nos arbres circulatoires. Les hommes et les femmes sont des arbres qui marchent, équipés de circulateurs d’énergie qui les dirigent et les dépassent. 
Les cheveux sont les chevaux de la mémoire, des chevaux qui galopent, sur des têtes incroyables car toutes sont différentes et variées et captent les paroles du vent qui dérange le sable et le met en mouvement, les cheveux sont des radars qui te donnent des nouvelles d’hier, de demain, d’antan, d’hier soir, ils sont omni-directionnels et omniprésents et même ceux qui n’ont plus de cheveux sentent encore se mouvoir sur leur chef les fantômes de leurs cheveux anciens qui ont pris leur indépendance, les cheveux seraient donc aussi puissants que les oreilles...  et qui sait, peut-être aussi puissants que les pieds qui vous portent au bout du monde, c’est bon la peau de la plante des pieds contre la peau du sable et de la terre, la peau qui capte les nouvelles fraîches de la terre en son entier, ô ces pieds qui écoutent les soubresauts de la terre, ses éclairs et ses tremblements et ses mouvements d’eau, ses bourrasques et ses séismes, ses ouragans, ses tsunamis incontrôlables. 
"Chaque grain de sable est-t-il un livre d'histoires?" demandait la plus grandette.
Peut-être! Qui sait, les chemins de sables sont-ils l’infini lui-même? Et nous abordions sans le savoir l’oasis des mots non-encore-dits qu’on a retenus dans sa tête déjà si tant pleine de non-dits, ces non-dits qui nous paralysent les jambes et nous crucifient. 
Libère-toi de ce que tu n’as pas osé dire; tout ce fatras de mots, d’épisodes de vies qui te momifient le corps, la langue et l’esprit.
"Et les oasis, qu’est-ce qu’ils te disent?" Demandait la troisième jeune fille, va donc demander à la petite souris qui va et vient sous le grand tapis de sable du désert si tant infini qu’on s’y perd. 

Julos 15 avril 2010




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00:14 Écrit par Julos Beaucarne | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

magnifique ! Magnifique ce texte si riche qui nous fait voyager ... en nous mêmes ! Les trois grâces ont pris la mer et moi j'ai pris l'imaginaire qui m'entraînent si loin ... Merci Julos !

Écrit par : Josy | 18 avril 2010

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correction... Magnifique ce texte, tellement riche ! Il nous fait voyager ... en nous mêmes ! Les trois grâces ont pris la mer et moi j'ai pris l'imaginaire ...qui m'entraîne si loin ! Merci Julos !

Écrit par : Josy | 18 avril 2010

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sUPERBE !
Toujours inouï.
Merci , Julos l'enchanteur !

Écrit par : jeanne albano | 23 avril 2010

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le sable d'Irak te souvient-il Julos de ce texte entrecroisé par mail, et fleuri en deux boutons sur une même tige, écrite à deux mains…
C’était en mars 2003, un petit garçon de l’Irak attendait que passe le marchand de sable mais c’est le marchand de canon qui est passé, le marchand de sable est arrivé beaucoup plus tard et a recouvert le petit garçon
Maintenant il y a une petite bosse dans le désert.
(Julos Beaucarne - le babel)

(ou bien)
C’était en mars 2003, un petit garçon de l’Irak attendait que passe le marchand de sable,
Dors, Dors, va mon petit ange; rêve encore sous les dunes de tes paupières…
mais c’est le marchand de canon qui est passé, le marchand de sable est arrivé beaucoup plus tard et a recouvert le petit garçon, maintenant il y a une petite bosse dans le désert.
Dors, Dors, mon tout petit ange, ton corps est une dune de plus en mon désert…
C’était en mars 2003
(le babel - Julos Beaucarne)

Écrit par : babel | 23 avril 2010

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Texte splendide!

Je viens d'atterrir ici, portée par l'ouragan qui souffle sur la Belgique...Je cherchais une chose à laquelle la rattacher pour ne pas qu'elle s'envole...J'ai trouvé =)

Merci.

Écrit par : Margaux | 27 avril 2010

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Les chemins de sable, les chemins d'eau , comme tout cela est merveilleux...Julos, tu viens de me dire de libérer les mots non-dits, et je te remercie.
octobre au Québec.

Écrit par : lucie des trois-rivieres | 26 octobre 2010

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